|
Note de Nenki: Je crois qu'ils l'ont su ou enfin qu'ils l'ont lu ! Je veux dire les américains et son article. 2 semaines plus tard, le 16 juin jours, Pierre Bourgeault décédait des suites de sa maladie ou de son hospitalisation... qui sait de nos jours avec les coupures qui causent les erreurs médicales. Il est vrai qu'il était quand assez malade et souffrait de se voir partir à petit feu, et il a été très conscient jusqu'à son dernier souffle mais son départ fut très subit... voire même précipité... enfin pour ceux qui l'aimait. J'en était un cde ceux-là. Car je l'avais rencontré à l'âge de 14 ans à la résidence de Marcel Chaput à Duvernay fondateur du R.I.N. Raliement pour l'Indépendance Nationale). Son fils et moi étions dans la même classe cette année là et j'allais le visiter car j'aimais l'atmosphère et les dialogues "évolués" qui flottaient dans la maison. Je vous avoue que j'ai été impressionné de voir cet homme albinos, aux cheveux blancs et aux sourcils blancs épais, très éloquent et avec autant de verbe que de dynamisme. Lui et Mr. Chaput discutait d'idéologie, de politique, et de je ne me souviens trop :-) mais enfin. Pour moi, cet homme semblait venir d'une autre dimension, du futur. D'un charisme magnétique en dépit de son allure frêle, d'un verbe français impeccable, il s'exprimait avec une telle force. J'étais jeune et audacieux et comme lui je rêvais de changer le monde. J'ai suivi ses pas de loins et je lisais ses éditoriaux mais je trouvais qu'il se laissait allé et ne frappait pas assez fort. Mais là, cet article ci-bas... je me suis dit : " enfin, il va finir par parler des vraies choses." Et comme de fait, il a terminé... en parlant des vraies choses. Ceci est mon hommage à cet homme que j'ai respecté comme étant un grand défenseur de la liberté de paroles et de pensées et aussi pour le faire connaître au reste du monde francophone de la planète. ![]() Article parut dans la presse le 2 juin 2003: Si les Américains savaient,
continueraient-ils à appuyer presque sans réserve
leur gouvernement? Pierre Bourgeault. |
Témoignage
de Pierre Bourgault quelque temps avant sa mort 1934-2003 1934-2003
Le coeur bat plus vite que de coutume et le cerveau explose. Je me demande lequel des deux explosera le premier, à moins que je m'occupe de tout cela moi-même, ce qui n'est pas une si mauvaise idée après tout. Je m'engloutis dans toutes les contradictions. Je suis vivant mais je suis mort. Je suis résigné mais je veux me battre. Un instant je m'imagine longeant les murs sans lever le regard, puis je décide de porter la tête haute et de soutenir les terribles regards de tous ces accusateurs qui disent encore m'aimer. Je veux vivre et je veux mourir. Je veux ignorer le bourreau qui ne sait pas ce qu'il fait, puis je veux me venger. Je veux dormir mais rester vigilant. Je suis allumé puis, je m'éteint. Je me suis toujours un peu moqué de la mort, la mienne, et celle des autres. Tout s'arrête et voilà, c'est tout. Je ne l'ai jamais souhaitée, mais je n'ai jamais non plus tenté de l'ignorer. Je savais qu'elle viendrait en son temps. Je souhaitais quelle soit simple, qu'elle soit douce et qu'elle me prenne à l'improviste sans m'avertir qu'elle s'amenait. Mais voilà qu'elle se présente devant moi dans toute sa brutalité, avec une brusquerie sauvage qui m'arrache de terre avec violence. Je comprends maintenant pourquoi il vaut mieux ne pas connaître le jour de sa mort, car autrement, on devient un mort vivant ! Vous vous levez un matin et tout va bien, puis quelqu'un vous annonce que vous serez exécuté dans l'après-midi. Entre le matin et l'après-midi il y a l'éternité. Pas la vie, l'éternité qui comme on le sait, ressemble parfois à l'enfer. Oui, c'est de cela qu'il faut parler, l'enfer. J'y suis plongé depuis cinq jours entouré de tous ces démons déchaînés , les miens et ceux des autres, ils m'assaillent de toute part et me roulent dans la boue. Je ne suis plus rien, moins que rien et pourtant il me reste la rage, oui cette sorte de rage qui est plus que de la colère. Oui cette rage incandescente qui me brûle et me consume comme le feu le ferait sur un bûcher ! Voilà cinq jours que ça dure, non seulement l'épouvante ne diminue pas, elle s'installe à demeure. Je sais que le fusil a craché son feu mais je ne sais pas quand il m'enflammera le cerveau. Inconsciemment, je longe déjà les murs et ne regarde plus les gens, les voisins, les passants dans leurs yeux. J'attends. Une attente habitée de toutes les angoisses, de tous les cauchemars, je ne me déplace plus que lentement comme si je craignais arriver trop vite au but. Je regarde mon chien avec plus de tendresse que d'habitude et c'est dans une sorte de brouillard que j'aperçois ma terrasse abondamment fleurie. Je vois à peine les fleurs qui ne sont plus que des taches de couleur imprécises qui s'évanouissent en plein soleil. Désormais, je sais ce qu'est la folie, le retrait, le refus, le départ ailleurs. Je me sens devenir fou. Je commence à comprendre que la mort et la folie ne sont peut-être qu'une seule et même chose, je n'en peux plus. Ah! tuez-moi et au plus tôt et qu'on en finisse enfin. Je suis mort et je vis, l'horreur absolu. Ce n'est pas tant la mort en soi. C'est la mort qui surgit nulle part dans l'humiliation et l'opprobre. Ce n'est pas la mort tout court, c'est la mort qui s'accompagne d'un jugement injuste et de la condamnation sans appel. C'est la mort qui survient dans les cris de vengeance. C'est la pire des morts, c'est la mienne. J'ai connu tout au long de ma vie des souffrances individuelles et de lourdes épreuves mais, réunies toutes ensemble, elles pèsent bien peu auprès de la tourmente dans laquelle je suis plongé ! ======================================
|
|
Ces dernières années, quand on sonnait chez Pierre Bourgault avenue du Mont-Royal, au coeur du quartier qu'il aimait tant et qu'il ne quittait pratiquement plus que pour essayer son «char», la passion de sa deuxième vie, un timbre au rez-de-chaussée avertissait qu'on pouvait ouvrir la porte. Puis, au premier étage, une autre porte s'entrebâillait et une voix, cette voix de stentor qui avait remué tant de foules et qu'avait à peine écorchée le passage des ans, lançait: «Avez-vous peur des chiens?» Si on répondait «non», la horde était lâchée. La horde, c'était Beau Bonhomme, un molosse surexcité et à la salive abondante, mais pas méchant pour deux sous, qui dévalait les marches quatre à quatre pour vous «accueillir». C'était du Bourgault tout craché : vous le vouliez, il était là, mais vous deviez le prendre au complet. Son toutou avec. Aujourd'hui, Beau Bonhomme est orphelin, et bien d'autres marquent le deuil. Bourgault est mort hier à l'Hôtel-Dieu de Montréal, à l'âge de 69 ans, emporté par une «maladie pulmonaire chronique obstructive», autre façon de nommer le prix de décennies de tabagisme compulsif et impénitent. Même après une série de pontages, il continuait de fumer sans relâche. Il le disait lui-même, il s'en foutait. Il savait bien sûr que les oraisons funèbres allaient fondre sur sa dépouille aussitôt son dernier soupir rendu, mais il n'en voulait pas. Bourgault était athée, rationnellement et viscéralement, et la mort était quelque chose qui allait arriver un jour, point à la ligne, c'est tout, pas de quoi en faire un plat. «Une vie, c'est assez, racontait-il dans une entrevue il y a une dizaine d'années. Je ne suis pas contre la mort.» Il en rigolait même. Lors d'une rencontre avec des étudiants dans les mois précédant le référendum de 1980 et à laquelle assistait l'auteur de ces lignes, il déclarait, ayant tout juste dépassé la mi-quarantaine : «Vous êtes jeunes, mais j'ai un avantage sur vous : moi, je ne peux plus mourir jeune.» Mieux : il y a deux ou trois ans, à la demande de Jean-René Dufort, il avait accepté de commenter sa propre «viande froide», ainsi que les journalistes nomment les textes et reportages faits d'avance lorsque le décès d'une personnalité publique peut être appréhendé. Mais Bourgault détestait surtout «rabâcher» le passé. «Dans mon temps», disait-il au Devoir en 2000 à l'occasion d'une série sur la Révolution tranquille dont il avait été un acteur important, voilà une expression qu'il soutenait ne jamais utiliser. «L'histoire, on la traîne avec nous, elle nous enchaîne, nous retient», racontait-il, sachant qu'un décès est toujours l'occasion de rebrasser de vieilles... histoires. Et comme, «au Québec, nous admirons trop et nous méprisons trop», les débordements ne sont jamais loin. Si, à cet égard, il a triché un peu en publiant de nombreux recueils de ses chroniques publiées dans des magazines et journaux (Nous, L'Actualité, Le Devoir, The Gazette, Le Journal de Montréal), Bourgault lui aura tout de même fait un joli pied de nez, à l'histoire : plusieurs centaines de ses discours -- le chiffre de 3500 est fréquemment évoqué -- sont à jamais disparus, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont jamais été écrits. Ne reste que le souvenir d'un tribun exceptionnel, spectaculaire, qui avait déjà raconté craindre lui-même l'ampleur de l'ascendant qu'il exerçait sur les foules. Il les aurait conviées en enfer que, hypnotisées, elles l'auraient suivi. Il faut dire que Pierre Bourgault n'était pas un homme particulièrement modeste. Mais il avait nul doute d'excellentes raisons. Né à East Angus, formé à Brébeuf (où Le Devoir, trop progressiste, ne circulait que sous le manteau), Bourgault avait été marqué dans sa jeunesse par deux éléments : l'oppression linguistique des Québécois francophones et la chape de plomb que maintenait l'Église catholique sur la société civile. Écoeuré, il avait fait ses valises pour l'Europe en 1959, avec la ferme intention de ne jamais revenir. Six mois plus tard, il était de retour, alors que le Québec était suspendu à un mot : désormais. Il viendra à la politique, dit-il, «par hasard». Au moment où la Révolution tranquille s'ébranle, il se joint au Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) naissant, où son talent d'orateur ne tarde pas à se faire jour. En 1964, il devient le chef du parti qui ne s'extirpera jamais véritablement de la marge mais se fera remarquer par sa propension à l'agitation. En 1968, deux ans après que le RIN eut contribué à la défaite des libéraux de Jean Lesage en divisant le vote dans plusieurs comtés, Bourgault saborde la formation et invite ses membres à se joindre au Parti québécois que fonde René Lévesque. Indépendantiste de choc, peu porté sur la demi-mesure, homme que les excès de langage ne rebutaient pas, Bourgault demeurera la mauvaise conscience du PQ jusqu'à son départ définitif, au début des années 1980. Ses querelles avec Lévesque -- qu'il a notamment déjà traité de «petit despote de province» -- sont demeurées légendaires, et il a souvent été récupéré par les adversaires du mouvement souverainiste, qui se servaient de lui pour tenter d'en illustrer l'intransigeance. À compter du milieu des années 1970, aidé notamment par Robert Bourassa avec qui, paradoxe, il a lié une solide amitié, Bourgault, l'homme de paroles, s'est tourné vers l'enseignement et la communication, écrite comme orale, tout en continuant de jeter de temps à autre un brûlot dans la mare politique (Moi, je m'en souviens, 1989, réplique à Lévesque qui avait écrit Attendez que je me rappelle; Maintenant ou jamais !, 1990). Il a souvent évoqué sa passion pour les jeunes à qui il enseignait et qu'il voyait jouir d'une liberté que sa génération n'avait pas connue. Et il y a quelques jours encore, on l'entendait à la radio de Radio-Canada prendre position, infatigablement, souvent à l'encontre des idées reçues, quintes de toux à l'avenant. On pouvait lui demander si, ces dernières années, il avait molli. Il n'en savait rien, et pour tout dire, il s'en foutait. Il avait certes beaucoup vieilli, mais il avait blanchi si prématurément que se dégageait l'impression qu'il avait toujours été comme ça. Les célébrissimes colères se faisaient plus espacées et plus sourdes. Il y avait en Bourgault un mélange étrange d'humanisme et de misanthropie, d'espoir et de résignation. De superbe et d'autodérision aussi, lui qui pontifiait d'un côté et n'hésitait pas, de l'autre, à se qualifier de «vieille tapette». Mais il n'y a pas de mélange dans le fait que, jusqu'au bout, il n'en a fait qu'à sa tête. Libre il a vécu, libre il est mort. ![]() |